Marie Meulien

D’encre et de glace

Dans le chagrin de la Terre,
se meurent les glaciers
et — terrible — l’océan
tourmente les animaux
roulant dans ses eaux amères
leurs gestes animaux
leurs rêves animaux
engloutissant jusqu’à
leurs plus infimes fragments
de chair et de cristal.
— Tous bientôt perdus
tous indices dissous.

Même celui qui se prenait
pour le lion, le rhinocéros,
le léopard ou l’ours
et, plus modestement
— chacun bien à sa place —
le castor, le cheval, la chèvre,
femelles et mâles, tous,
clairs de poils ou foncés, tous.

Bien sûr, il y a ceux qui
— des plus inoffensifs
aux plus féroces — avaient
depuis toujours pris leurs
précautions.
Ceux-là savent nager.

Mais tant d’autres
dérivant sur des îlots de glace
qu’emporte la lagune
à cris tus se lamentent.
— Bientôt, tous se fondront
en son turquoisé vide.

« Qui, si je criais,
qui donc entendrait mon cri ? »

Le seul qui s’en tire
n’a que deux ailes faites
de bruine et d’embruns.
Il vole. Mais ne chante pas.
— À dos d’oiseau, la lumière.

À l’écart,
sans un geste, un phoque
hume l’air qui reste.

« Qui, si je criais, qui ? »


Sur sa tige qu’on devine
de cristal, une fleur de glace
s’élance,
esquivant l’ombre et la vague
— vague esquivant la lumière.

Dressée au risque de se casser,
le corps mordu par le sable noir,
elle danse
— danse, tangue et se brise

dans une pluie de fragments
qui sont autant de petites
châsses étincelantes
— d’encre et de glace.

Chacune est un bijou
— transparent —
où dort un signe de cendre
à déchiffrer.


À son tour, s’avance la lumière
— quelques pas.
Elle luit. Mais n’éclaire pas.

Elle vient rapporter à l’immensité
qui la contenait depuis toujours,
sa part du grain minuscule
de l’oubli
— laquelle vient s’ajouter
aux innombrables autres
minuscules qui
— la précédant, guettant
sous l’écume, sans aménité —
la regardaient danser, coulée.

« Qui, si je criais, qui ? »

Quelques pas. Tangue
et se brise
— le sable noir ramassant la mise.


Parfois de ces fragments
promis à la défaite surgissent
d’étranges créatures.
Le rêveur croit entendre
d’heureux exaucements.

Li Shangyin aurait peut-être
reconnu
« un lièvre qui frissonne »
« un crapaud qui a froid »
et Paul Klee un « Ange,
encore tâtonnant ».

Pour ma part, j’ai vu
ici, un chien de mer aboyant
l’encre de ses yeux
et là, ô stupeur !
un monstre marin
— sa colère — dévorant
son frère.

J’aurais voulu entendre
— et de vive voix —
la prière exaucée
du Monde qui appelle.


Tantôt la lumière passe
poudrant d’un bleu qui ment
tout un chaos de glace
et de cris — tus —
que malmènent le ressac
et ses mugissements,

tantôt c’est la brume
qui, de ses doigts absents,
désigne les perdus
jouant à les nommer
— tandis qu’ils sombrent,

tantôt ce sont nos yeux avides
prenant leurs pleurs pour
des diamants.


Dans le chagrin de la Terre,
la fin du glacier
— grand corps ébranlé fendu
fragmenté flotté dispersé fondu
dans le turquoisé gris
de la lagune
que bat sans merci l’océan.

« Qui, si je criais, qui ? »

Dans la fin du glacier,
cette gerbe de mer broyant
les agonies
— yeux cris pattes fourrures
et ultimes sanglots retenus —

son implacable éclat
posant sur l’oubli l’illusion
du sublime.

Tandis que nous,
— naufrageurs de toute beauté,
passons passants pressés
parmi les vestiges.

Nous, guetteurs de pépites,
de recours, de miracles,
incertains humains,
naufragés sans doute.


Poème de Marie Meulien
Épigraphe extraite de la Première élégie de Duino de Rainer Maria Rilke, traduction d’Armel Guerne
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